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Louis Sclavis & Friends : premier festival de jazz à Dissay (4 et 5 décembre 2021)

Par Francis Marmande. Publié dans Le Monde.




Samedi 4 décembre, 20h30, grande galerie du Château de Dissay (Vienne), Louis Sclavis, clarinettiste emblématique du jazz européen, se présente en duo avec le vétéran du genre, Henri Texier (contrebasse heroe). Une estrade très sobre, la jauge qui convient, ce tout acoustique très rare par les temps qui courent, moment d’exactitude et d’euphorie. Près de deux heures de concert d’une qualité prévisible et pourtant surprenante.

C’est, dans le cadre du festival Jazz à Dissay, première édition, le deuxième duo d’une série de quatre accordés à Louis Sclavis. L’édition lui est consacrée. Choix plus que judicieux. Premier duo, même site, avec le percussionniste délicieux Michele Rabbia, les deux derniers (5 décembre) avec Bruno Ducret (violoncelle) et Dominique Pifarély (violoniste) & Vincent Courtois (violoncelle). L’instumentarium suffit à démontrer qu’on est assez loin de l’idée convenue et plutôt désolante de « jazz ».


L’Association présidée par Catherine Gourmaud – administratrice de production : Marie Meignan – avait d’autres ambitions dès l’été 2020. La Covid en aura décidé autrement.

Louis Sclavis et le toujours fougueux Texier – seule rencontre à laquelle on ait pu assister –

attaquent la première des dix pièces à leur programme : Daoulagad for GLQ, dédiée à leur compagnon de route du fameux « trio africain » avec Aldo Romano (batterie), le photographe Guy Le Querrec. On dirait qu’ils jouent ensemble, en duo, depuis mille ans.

Micro-précision, amour de la mélodie, goût précieux du son, double entente, création mixte, télépathie soufflante des sens et des sons, fusées soudain free, circulation d’inconscient à inconscient, les chansons (comme disent les Anglo-Saxons), les « thèmes » (patois des Kritiques de jazz hexagonaux), se suivent, s’enchaînent et se ressemblent dans leurs différences mêmes. Le grand art de l’improvisation sur trame bien réglée.


Ces deux musiciens à carrière fournie aux côtés des plus grands (Sclavis est né à Lyon en 1953, Texier, à Paris, en 1945) se devinent, s’anticipent, se prévoient, se desservent, sans le moindre poil de cette compétition que fantasment les auditeurs déroutés par la liberté de cette composition de l’instant que l’on nomme, le mot est joli, « jazz ». Sans rivalité aucune, mais en toute émulation amicale. Ils savent trop ce que le son de la clarinette basse – comme celui de la clarinette classique en mi bémol – fiancé avec la rondeur, l’ampleur, le « groove », et la vélocité de Texier, a de magique.



Ils enchaînent, Berbère (Texier, toujours), Le Long du temps et Vol (Sclavis), deux compos d’Aldo Romano (Entre chien et loup, Anobon), applaudies car reconnues par une partie de l’auditoire du château, scandées par le Surreal Politique (Texier), avant de glisser vers cet hommage frémissant au batteur historique Elvin Jones (Ô Elvin de Texier)…  Et pour finir sans en finir, Dieu n’existe pas et Les petits lits blancs (titres exquis de Sclavis). Chemin faisant, un thème cocasse autant que concassé, évoque sarcastiquement la « françafrique ». L’ensemble des dix pièces forme une suite aux rythmes différents, d’esprits différents, et pourtant, parfaitement cohérente. Cohérente et bouclée au rappel par Simone Signoret (Texier), plus – second rappel – un feu d’artifice, pure impro vertigineuse sans préméditation, spontanée, nul titre, pour prendre congé…

Sclavis expliquera plus tard – lors de la collation prévue par les bénévoles de l’Association avec Michel François (maire de Dissay) et Christophe Bouvier (propriétaire du château) –, Sclavis explique donc la part de l’improvisation dans la chose écrite. C’est lumineux, touchant, à la mesure de ce qu’il vient d’inventer avec son aîné Texier. Un récital si parfait qu’on le croirait mis au point pendant des lustres.


C’est un peu le cas, à condition de savoir que Sclavis et Texier se connaissent depuis 40 ans, certes. Mais, quant à jouer en duo, ce n’est que la quatrième fois. On ne compte pas de cette manière en « jazz » ou en musique improvisée. L’arithmétique de l’exercice est d’une tout autre nature, et relèverait plutôt d’une géométrie variable dans les espaces infinis du plaisir. Il y faut un cadre, une attente et l’invention des rencontres. Swing inclus.


3218 habitants, Dissay (Vienne) est une commune très active du Centre-Ouest de la France en région Nouvelle-Aquitaine. Passant en voisin, Armand Meignan, programmateur artistique tout-terrain en matière de jazz européen (voir Le Monde, 23 novembre), a pu apporter son savoir-faire à Jazz à Dissay, sa cohorte de bénévoles, la municipalité et le propriétaire du Château (désormais hôtel-restaurant de luxe). A Dissay, appelez ça symbiose, synergie, comme vous voulez, tout le monde joue le jeu avec entrain. Le château date de 1492. Autant dire l’année même de l’envol de Christophe Colomb, des exactions d’Isabelle la Catholique et de la première grammaire publiée par Antonio de Nebrija en Andalousie. Tout se tient.


Il est permis de penser que l’évêque de Poitiers, Pierre d’Amboise, imposant son remarquable édifice à quatre tours rondes, avec ses ailes en pierre de tuffeau, ses douves médiévales et ses mâchicoulis de catégorie, avait en douce l’idée qu’un soir, deux maestros éblouissants de la fin du XXe siècle, Louis Sclavis et Henri Texier, sauraient faire vibrer la Grande Galerie de leur génie amical. À voix nues et sans trafic.

Ce que pense, c’est l’évidence même, Heidi, la jument impassible que l’on voit là-bas. Sa robe d’anthracite et de blanc mêlé, impeccablement assortie aux couleurs des deux lions de pierre qui ouvrent la perspective sur le parc dessiné « à la française ». Ici, tout est précieux.


Francis Marmande

 
 
 

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